Descroix-Vernier, la nouvelle star du business Internet
Il n’a pas la gueule de l’emploi. Pourtant, Bernard Arnault et Jean-Marie Messier le fréquentent assidûment. Il faut dire qu’à 38 ans il a construit un empire qui ne demande qu’à s’étendre.
Il n’a rien contre l’uniforme costard-cravate des businessmen, c’est juste que ce n’est pas son truc. Pas plus que les berlines qui ronronnent sous les mains de chauffeurs empressés. Il déteste aussi « la petite vie parisienne ». Avec ses dreadlocks, ses rangers compensées et ses vestes de cuir noir, Jean-Baptiste Decroix-Vernier, PDG de Rentabiliweb – qui a longtemps porté des kilts -, fait sensation dans les conseils d’administration. « J’ai plus la gueule d’un geek [obsédé de nouvelles technologies] que d’un PDG coté en
Bourse », concède-t-il.
« JBDV » a installé son dressing postpunk et son univers orwellien sur une techno-péniche du port industriel d’Amsterdam. A 38 ans, il vit seul, entouré d’écrans de 30 pouces. « Je « monitore» tout: la Bourse, mes sociétés, mes salariés, avec, en fond, un film sans le son pour me tenir compagnie depuis que mon chat est mort », raconte-t-il. Il dort trois heures par nuit. N’a pas de cartes de visite « pour ne pas tuer d’arbres ». Mais Rentabiliweb, introduite en Bourse fin 2006, vaut aujourd’hui près de 100 millions d’euros. Son chiffre d’affaires avoisine les 57 millions d’euros en 2008, pour un bénéfice net de 10 millions d’euros avant impôts.
Petit génie d’Internet
Évidemment, l’odeur du succès a attiré tous les requins de la finance. Bernard Arnault, le PDG de LVMH, a croqué 6,3 % du capital de Rentabiliweb et Stéphane Courbit, l’ancien patron du groupe Endemol France, en a arraché 10,6 %. Quant au conseil d’administration, il compte dans ses rangs Jean-Marie Messier, l’ex-PDG de Vivendi devenu banquier d’affaires, et l’ancien ministre libéral Alain Madelin. Peter Pan a-t-il peur de se faire dévorer tout cru par les squales de son board? « Chacun reste à sa place. Tant que j’ai 60 % de la boîte, c’est moi qui décide », tranche-t-il sans rire. Sur le Web, où il passe sa vie, il a pour nom de guerre Jocanaann (Jean-Baptiste en hébreu). Il recrute ses salariés parmi les meilleurs pirates informatiques d’Europe de l’Est et de Russie.
Dans le milieu des nouvelles technologies, ces hackers « mis au pas » par Rentabiliweb sont surnommés les « ninjas ». Ambiance. Ce sont eux qui ont inventé les logiciels de micropaiement que Descroix-Vernier propose aux milliers de sites Internet qui vendent des produits à moins de 3€, comme des sonneries de portable ou des jeux en ligne. Grâce à ces solutions, les internautes règlent leurs achats sans sortir leur carte Bleue: ils envoient un SMS surtaxé ou appellent un numéro en 08. A chaque transaction, Rentabiliweb empoche une commission de 10 à 15%. Un sacré filon, à l’heure où tout le monde cherche à monétiser les audiences de sites Internet désespérément déficitaires. « Ce qui m’intéresse, c’est sa technicité, c’est un petit génie d’Internet. Il a une chance: être formidablement compétent dans un monde que les mecs du CAC 40 connaissent mal », décrypte Anne Méaux, la présidente de l’agence de communication Image 7, qui lui ouvre avec jubilation son carnet d’adresses: « Messier adore son originalité. Il tranche, dans ce monde de clones »
Depuis 2005, Rentabiliweb exploite aussi ses propres sites et ceux de ses clients. Essentiellement des jeux vidéo, de grattage, ou des loteries en ligne, comme Dofus (blockbuster chez les ados), Gagner du cash ou Quiztel. « JBDV » détient également les sites pour adultes du groupe Montorgueil, racheté en 2007. Des adresses olé-olé (effeuillages, rencontres, chats…) qui n’ont pas leur pareil pour booster le trafic, selon Médiamétrie, qui classe Rentabiliweb dans le top 6 des plus grosses audiences francophones mondiales, avec 40 millions de visites par mois, soit deux fois plus que le site de TFl. A part les Pages jaunes et la plateforme Skyrock, personne ne fait aussi bien.
Sauf que transformer les poules en or, ça ne fait pas très chic sur la carte de visite. « On ne le met pas forcément en tête du rapport annuel », confirme l’une de ses conseillères presse. Sur les conseils d’Anne Méaux, il a d’ailleurs décidé d’abandonner une grande partie de ses sites de strip. « Je n’en ai gardé que 5 ou 6 sur les 300 que j’avais ». rappelle t-il. L’homme, en fait, affirme se soucier d’éthique: il a ouvert un site baptisé « handicap-information.com », un refuge pour les chats martyrisés à Grenoble et une fondation qui creuse des puits en Afrique avec l’association Hydraulique sans frontières.
La preuve que le geek d’Amsterdam sait parfois se plier aux règles du jeu du « monde d’en haut », Et ce en dépit de techniques de management qui frôlent l’autisme. « Je ne sors jamais; je fais mes conseils d’administration sur Skype [un logiciel qui permet de converser par ordinateurs interposés] ; 80 % de mes 130 salariés ne m’ont jamais vu », confie-t-il. Mais lui ne les quitte pas des yeux. « JBDV » observe ses ingénieurs installés à l’autre bout du monde en se connectant à leur PC. Il surveille tout et ne lâche jamais rien, surtout en période de crise: « Nos règles de gestion, c’est l’inverse de ma coiffure. Je suis totalement psychorigide. »
« Anarcho-conservateur »
Rentabi1iweb n’a pas 1€ de dettes ni de découvert bancaire, et possède plus de 15 millions de trésorerie et 37 millions de fonds propres. Un bas de laine qui permet de voir venir et qui rassure l’ex-enfant pauvre de la banlieue lyonnaise
« Je gère comme mon grand-père, qui faisait des bocaux pour l’hiver », explique celui qui, après avoir passé son bac à 17 ans, a étudié en même temps le droit et la théologie. Il est devenu spécialiste de l’exégèse rabbinique, a passé un peu de temps au séminaire, a rencontré une fille… Comme Dieu avait d’autres projets pour lui, il est devenu avocat d’affaires. Pas son truc du tout, il s’en aperçoit vite. Il n’a pas 25 ans quand il investit dans une usine de bijoux nichée dans le Triangle d’or, au nord de la Thaïlande, à quelques kilomètres des mines de la frontière cambodgienne. « J’y ai appris quelques langues asiatiques et à manger tout un tas de merdes épicées », lâche-t-il, refusant d’en dire plus sur les douze mois qui ont suivi, son « année Vergès », restée en blanc dans son CV…
Aujourd’hui, il passe de temps en temps voir Bernard-Henri Lévy et Jean-Marie Messier. L’un à Paris, l’autre à New York. Il est le parrain du tout nouveau bébé du second et se balade partout avec la photo du nourrisson. Avec le premier, il parle de tout, du monde, s’interroge : « Je suis de gauche [il a voté Bové à la présidentielle], mais je ne travaille qu’avec des mecs de droite … », s’étonne t-il. Une amie, qui y voit plus clair: « Il est encore ouvert à tous les vents. Il n’a pas de pensée politique construite. C’est un anarcho-conservateur. » Pour elle, ses failles, qu’il exhibe à travers son look, sont un atout. « Sa tenue, c’est un tiers mal-être, un tiers provoc, un tiers marketing. Il devait être un gamin un peu autiste, il en a fait une signature. »